Brizeux , « journaliste » au Pardon de Scaër de 1832 .

«  Scaër l’emportait partout! Scaër, le pays des luttes... Scaër où les jeux anciens sont toujours honorés. Et qui chaque dimanche, au milieu de ses prés, dans les beaux soirs d’été, voit sa mâle jeunesse, Exercer sous le ciel sa force et son adresse ». Ces vers bien connus du poète Auguste Brizeux évoquent le Pardon de Scaër au début du 19è siècle. 

À Scaer, le lendemain de la fête du bourg,

Au bruit de la bombarde, au rappel du tambour,

On vit, comme la mer quand elle monte et boule,

Dans un immense pré courir toute une foule,

Et là, jeunes et vieux, hommes et femmes, tous

En cercle sur le pré rangés à deux genoux,

D'autres pendus aux troncs des ormes et des frênes,

Attendre les lutteurs sur ces vertes arènes.

Les plus forts de Corré, du Faouët, de Kérien,

Et ceux de Balanec, et ceux de Saint-Urien,

Devaient se signaler à ces fameuses joutes.

Les paroisses luttaient et se défiaient toutes.

Le vieux Moris Conan, malgré ses cheveux gris,

Reparut fièrement pour disputer les prix,

A savoir : deux chapeaux avec leurs lacets jaunes,

Une ceinture en Iaine et longue de quatre aunes,

Des bagues, des couteaux, enfin un bélier noir

Que tous les concurrents venaient peser et voir.

 

Bientôt faisant siffler sa gaule blanche et lisse,

Un Ancien écarta la foule, et cria : ( Lice!

Hoël, le métayer, eut ce poste d'honneur,

 

Qu’eût jadis, comme un droit, réclamé tout seigneur.

  Mais où sont les manoirs, et dans quelle autre ferme

Trouver un roi des jeux plus expert et plus ferme?

Çà ! dit-il, je connais des fils de Belzébuth

Qui, pour moins d'un bélier, donneraient leur salut

Des meuniers, des tailleurs, fournissent à ces traîtres

Des charmes de l'Enfer qu'ils cousent dans leurs guêtres

 

Pour gagner à coup sûr, d'autres, nouveaux Judas,

En vous serrant la main vous démontent le bras

Nous chasserons d'ici ces hommes de malice.

Gens de coeur, à présent  venez tous. - Lice ! Lice! »

 

Entrèrent les lutteurs.  D'abord un jeune enfant,

Ses cheveux longs et noirs ramenés en avant;

Puis un second enfant, blond et de même taille,

Qui lia ses cheveux avec un brin de paille.

La fête commençait : durant quelques moments

On admira leurs bonds, leurs vifs enlacements.

Le plus jeune bientôt, le blond, plia ; sur l'herbe

Son rival l'étendit, et, tout rouge et superbe,

Il regarda la foule, agitant le mouchoir

Que lui, Noël Furie, venait de recevoir.

 

Soudain, de tous les rangs, des hommes de tout àge

S'avancent l'un sur l'autre; et de nouveau s'engage

Une lice où, parmi les cris de mille voix,

Vingt couples de lutteurs combattaient à la fois.

On entendait : « Courage, Éven ! Lilèz, courage!

Garçons de Balanec et de Scaer, à l'ouvrage!

On entendait aussi bien des rires moqueurs.

Les amis dans leurs bras soulevaient les vainqueurs.

Scaer, l'emportait partout!  Scaer, le pavs des luttes

Et des joyeux chanteurs aux savantes disputes;

Scaer où les anciens jeux sont toujours honorés,

 

 

Brizeux ( Les Bretons), chant VII

En compulsant les rares ouvrages sur Brizeux (ses œuvres complètes, 4 volumes, n’ont pas été rééditées depuis la Grande Guerre), on peut trouver quelques éléments inédits sur le séjour de Brizeux à Scaër . En août 1832, Brizeux revient d’un séjour en Italie. Dès les premiers jours de septembre, il entreprend ces pérégrinations à travers la Cornouaille au cours desquelles, il compte s’imprégner des mœurs, des physionomies et des paysages. Il va de bourg en bourg, se rend aux foires et aux Pardons. C’est ainsi que dans son «  journal intime » du 9 septembre 1832,il a noté quelques détails relatifs aux luttes du Pardon de Scaër ( C’est le jour de la St Alain, Patron de la Paroisse): «  Les 2 lutteurs se sont mis à genoux; on leur a noué les cheveux. leur veste était tirée. Ainsi préparés, ils ont fait 3 signes de croix, puis ils se sont saisis... Il faut que le vaincu tombe à plat sur le dos. On prend le vainqueur dans les bras et on l’enlève de terre en le montrant ».

Brizeux adorait le spectacle des luttes et des courses. Il instituait même des concours et offrait des prix aux vainqueurs. Voici une liste de prix qu’il a donné un jour: mouton et cordon d’argent: 4,50 fr, 2 chapeaux:5 F, 4 mouchoirs: 3,80 F rubans: 3 F, prix en argent pour les courses 3 F , pour les luttes 3 F » . Mais s’il aime l’élégance de ces jeux, il en a la violence en horreur. Au Pardon de St Mathurin de 1834, il offrit 20 francs pour séparer 2 lutteurs dont l’acharnement lui faisait peine.

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 Nous avons retrouvé également un programme du lundi du pardon datant de 1913 : c’est sans doute la dernière fois que les Luttes bretonnes étaient au programme de la fête. La déclaration de la guerre en août 1914 sonnait le glas des Pardons tels qu’ils se passaient au siècle précédent. 10 ans plus tard, sur le «  Pré de la Source » chanté par Brizeux et dont il est question sur l’affiche de 1913, commençait l’édification de l’immeuble de l’actuel collège Saint Alain.